Liberté de diffusion et nouvelles censures : le cas de la perquisition de la librairie Violette and Co.
Le 7 janvier 2026, la librairie Violette and Co, figure bien connue du paysage littéraire parisien pour sa spécialisation féministe et LGBTQIA+, est perquisitionnée par la police. En cause : la présence d’un ouvrage jeunesse jugé controversé. L’information circule rapidement, suscitant inquiétudes et indignations dans le monde du livre. Deux mois plus tard, en mars, l’enquête est classée sans suite. Un épisode sans conséquence judiciaire, donc, mais pas sans effets. Car, derrière cette intervention se dessinent des tensions profondes : que peut-on publier, diffuser, proposer à la lecture aujourd’hui ? Et qui en décide ?

Une librairie militante…
Fondée en 2004 à Paris par Catherine Florian et Christine Lemoine (un couple de militantes féministes), la librairie Violette and Co s’inscrit dans une tradition militante et littéraire héritée des mouvements féministes des années 1970. Installée dans le 11e arrondissement, elle devient rapidement un lieu de référence pour les littératures féministes, lesbiennes et LGBTQIA+. Après une fermeture en 2022, la librairie renaît dans l’année qui suit sous forme coopérative, portée par une équipe de professionnelles du livre et de militante. L’association de préfiguration Violette and Coop (composée d’une dizaine de personnes) a organisé plusieurs évènements de soutien et des campagnes de financement. Parmi ses responsables figurent notamment des libraires engagées dans la défense des littératures minorisées et dans la médiation culturelle. Plus qu’un simple commerce, Violette and Co fonctionne comme un espace de rencontres, accueillant débats, signatures et événements, affirmant ainsi son rôle de lieu culturel et politique. La nouvelle équipe est, dorénavant, composée d’Olivia Sanchez et Loïs Tachon (les libraires), Rachael Rousset (barista) et de Lucile Regourd (coopératrice).
… et exposée
Depuis sa création, Violette and Co ne se contente pas de vendre des livres. La librairie défend une ligne, une vision, une certaine idée de la littérature et du monde. Elle met en avant des textes féministes, des voix minorisées, des récits longtemps restés à la marge. Dans notre cas, c’est le livre de coloriage From the river to the sea, créé par Nathi Ngubane et publié par Friends of Al-aqsa, dont le titre reprend le slogan pour la libération du peuple palestinien. Mais cette visibilité a un prix. À mesure que certaines librairies affirment leur identité, elles deviennent aussi plus exposées aux critiques, aux pressions, voire aux interventions extérieures. La perquisition de janvier agit comme un révélateur : le libraire n’est plus seulement un passeur, il est aussi perçu comme un acteur engagé dans des débats de société. De plus, ce n’est pas la première fois que la librairie subit ce genre de pression mais cela avait toujours été d’ordre de l’anonyme, comme des tags « Hamas violeur » ou « Islamo complice ».
Lu Regourd partage, dans le reportage « Violette and Co attaquée : comment la droite et l’extrême droite veulent faire taire cette librairie » sur YouTube :
Cet été on a fait deux vitrines […] on a fait une vitrine sur la Palestine, l’extrême droite, l’homonationalisme1 (note), le fémonationalisme2 (note) .C’est là qu’un livre en particulier, mais pas que, a attiré l’attention de certaines personnes qui sont venues dans un premier temps menacer l’équipe de la librairie. Ensuite, ça a été relayé sur X (anciennement Twitter), notamment par des élus qui ont repartagé une vidéo de cette partie de la vitrine. Ils ont critiqué le fait qu’il y avait un livre de coloriage sur la Palestine mais également le livre Déborder Bolloré (Hors d’Atteinte, juin 2025) et d’autres livres. On voit que c’est une critique un peu plus large des livres que propose la librairie. On a eu une dégradation de la vitrine, toute la devanture a été tagguée à l’acide […]. On dû changer l’ensemble des vitres. Ça a pris de nombreuses formes (de harcèlement) et là, ça a été réactivé sous une nouvelle forme qui est la forme politique avec la suppression/suspension de deux subventions de la part de la ville de Paris et de la région Île-de-France.

Traduction : « J’espère qu’à la fin du livre, les enfants seront mieux informés à propos de la situation dévastatrice dans laquelle sont les enfants de leur âge à Gaza ».
Ce témoignage met en lumière des tensions politiques autour d’une librairie car « c’est la librairie et ce qu’elle porte qui dérange ». C’est la remise en cause, claire, de la liberté de diffusion.
Le livre jeunesse, nouveau terrain sensible
Dans le champ de la littérature jeunesse, la censure ne relève pas uniquement d’un usage polémique du terme : elle s’inscrit aussi dans un cadre institutionnel3. En France, elle est historiquement encadrée par des dispositifs de contrôle comme la Commission de surveillance des publications destinées à l’enfance, chargée de veiller à la protection du jeune public face à des contenus jugés sensibles, notamment liés à la violence, à la sexualité ou à la mort. Mais cette régulation ne se limite pas à des interdictions explicites. Elle s’accompagne de formes d’autocensure plus diffuses : auteurs et éditeurs ajustent leurs choix en fonction du public visé, des normes sociales et des contraintes éditoriales. La littérature jeunesse, parce qu’elle s’adresse à un lectorat perçu comme vulnérable, implique ainsi une responsabilité accrue, qui pèse sur l’ensemble de la chaîne du livre. Le fait que l’affaire, ici, concerne un ouvrage destiné à la jeunesse n’est pas anodin. Depuis toujours, la littérature jeunesse est un terrain de débats particulièrement vifs. Les questions de genre, de diversité et de représentation dépassent désormais largement le seul cadre littéraire. Pour certains, ces ouvrages participent à une ouverture nécessaire des imaginaires. Pour d’autres, ils incarnent une forme de militantisme jugée inappropriée pour un jeune public. Résultat : le livre jeunesse se retrouve au cœur de tensions idéologiques, où se jouent des visions opposées de l’éducation et de la société. Dans ce contexte, chaque publication peut devenir un symbole, et chaque librairie, un lieu de confrontation. L’affaire de Violette and Co s’inscrit dans une série de controverses récentes similaires, qu’il s’agisse des débats autour de Tous à poil !(écrit par Claire Franek et Marc Daniau, publié aux éditions du Rouergue) en France ou des retraits répétés d’ouvrages comme Gender Queer(écrit par Maia Kobabe, publié par Lion Forge Comics, Oni Press) dans les bibliothèques américaines.
Une longue histoire de surveillance du livre jeunesse
La méfiance à l’égard de la littérature destinée à la jeunesse n’est pas nouvelle. Dès le XIXe siècle, les livres pour enfants sont perçus comme des outils éducatifs devant transmettre des valeurs morales et sociales. Cette fonction prescriptive entraîne un contrôle étroit des contenus, qu’il soit exercé par l’Église, l’État ou les institutions scolaires. Au XXe siècle, cette vigilance se poursuit, notamment autour des questions de morale, de sexualité ou de violence. En France, la loi n°49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse illustre cette volonté de régulation, en encadrant strictement les contenus jugés susceptibles de « démoraliser » la jeunesse. Si cette loi existe toujours, ses applications ont évolué, laissant place à des formes de contrôle moins institutionnelles mais tout aussi efficaces.
Des censures qui ne disent pas leur nom
Officiellement, il n’y a pas eu de censure : aucun livre interdit, aucune sanction prononcée. Pourtant, l’intervention policière laisse une trace. Elle pose une question simple : que signifie être perquisitionné pour avoir vendu un livre ? Aujourd’hui, la censure ne passe plus toujours par l’interdiction directe.. Elle peut prendre des formes plus diffuses : pressions de groupes militants, campagnes sur les réseaux sociaux, signalements auprès des institutions ou encore interventions politiques. Le risque ? Voir s’installer une forme d’autocensure, où éditeurs et libraires anticipent les controverses et ajustent leurs choix en conséquence. Ces mécanismes produisent ce que certains chercheurs qualifient de « censure indirecte » ou « soft censorship ». Sans interdire formellement un livre, ils contribuent à en limiter la diffusion, voire à dissuader éditeurs et libraires de prendre certains risques. À cela s’ajoute une autocensure croissante : face à la crainte de polémiques, certains acteurs du livre anticipent les controverses et adaptent leurs choix éditoriaux ou commerciaux. Tous les cas ne bénéficient cependant pas d’une médiatisation comparable. En octobre dernier, le rectorat de Paris a ainsi décidé de retirer de la programmation du dispositif « Collège au cinéma » le film d’animation Wardi4, qui retrace le parcours d’une jeune réfugiée palestinienne à Beyrouth, invoquant un « contexte d’extrêmes tensions internationales ». Cette décision a privé près de deux millions d’élèves d’un accès à une œuvre offrant un regard singulier sur le conflit, dans un paysage informationnel déjà peu diversifié sur ces questions. Quelques semaines plus tard, c’est au tour du festival Quai des Bulles d’être confronté à une situation similaire : l’exposition d’originaux de la bande dessinée Koko n’aime pas le capitalisme5 est décrochée à la demande de la police, en raison d’une planche représentant des enfants chantant un slogan critique envers les forces de l’ordre. Ces interventions, sans interdire formellement les œuvres, participent néanmoins à en restreindre la visibilité. Elles révèlent surtout les rapports de force qui encadrent la diffusion culturelle aujourd’hui. Paradoxalement, ces tentatives de mise à l’écart peuvent produire l’effet inverse : en attirant l’attention sur des contenus initialement marginaux, elles contribuent à amplifier leur circulation et leur portée.
Liberté ou responsabilité : un équilibre fragile
Au fond, l’affaire met en lumière une tension difficile à trancher. D’un côté, la liberté de diffusion reste un principe essentiel : elle garantit la diversité des idées et des voix. De l’autre, certains contenus (en particulier lorsqu’ils s’adressent aux enfants) suscitent des interrogations légitimes. Faut-il tout pouvoir publier ? Tout diffuser ? Et à quelles conditions ? Ces questions ne sont pas nouvelles, mais elles prennent aujourd’hui une intensité particulière, dans un contexte où les débats culturels sont de plus en plus politisés. Les librairies, en première ligne, doivent composer avec ces attentes contradictoires. Y’a-t-il une remise en cause de la loi du 29 juillet 1881en France ?
Librairies sous tension : quand le livre devient un champ de bataille
Au fond, l’affaire de Violette and Co, classée sans suite, révèle une transformation plus profonde des mécanismes de régulation du livre. La censure n’a pas disparu : elle s’est déplacée. Moins visible, moins assumée, elle prend aujourd’hui des formes diffuses, mêlant pressions politiques, médiatiques et institutionnelles, qui redéfinissent en creux les limites du dicible. Dans ce contexte, les librairies apparaissent en première ligne. Espaces de médiation et de diffusion, elles deviennent aussi des lieux de tensions où se confrontent plusieurs visions du monde, valeurs et représentations. Le livre, loin d’être un objet neutre, redevient un enjeu politique. Reste alors une question essentielle : jusqu’où une société est-elle prête à accepter la pluralité des discours, y compris lorsqu’ils dérangent ? Car à travers ces débats, ce n’est pas seulement la littérature jeunesse qui est en jeu, mais bien les conditions mêmes de la liberté d’expression dans l’espace démocratique.
Notes
[1] Désigne l’instrumentalisation des droits LGBTQIA+ par des États ou des mouvements nationalistes pour justifier de politiques racistes, islamophobes et xénophobes, en opposant un « Nous » supposément tolérant à un « Eux » perçu comme archaïque ou intolérant.
[2] C’est un concept de sociologie politique décrivant l’instrumentalisation de la rhétorique féministe et des droits des femmes par des partis nationalistes et des gouvernements néolibéraux.
[3] Inglin-Routisseau, Marie-Hélène,« La censure dans la littérature jeunesse », Études 11, 2023, p. 97-106.
[4] Initialement connu sous son titre original The Tower, film norvégien réalisé par Mats Groud en 2018.
[5] Bande dessinée écrite et illustrée par Tienstiens, éditée par Bandes Détournées, 2022.
Sources
Articles en ligne
Berton, Ewen, « Violette and Co : après une perquisition polémique, l’enquête classée sans suite », Les univers du livre Actualitté, 2026
Carreira, Élodie, « La librairie Violette and Co porte plainte pour harcèlement, dégradations et menaces », Livres Hebdo, 2025
Duval-Stalla, Alexandre, « Perquisition d’une librairie féministe : une grave atteinte à la liberté d’expression », Livres Hebdo, 2026
Duval-Stalla, Alexandre, « La loi de 1949 sur les publications jeunesse : une réglementation à refonder », Livres Hebdo, 2026
Georges, Pierre, « La librairie Violette and Co perquisitionnée », Livres Hebdo, 2026
https://www.livreshebdo.fr/article/la-librairie-violette-and-co-perquisitionnee
Lemaréchal, Lora, « Contre les attaques de librairies, les acteurs du livre se mobilisent », Livres Hebdo, 2025
London, Ernest, « Petite histoire de la censure dans les livres jeunesse », Revue Ballast, 2024
https://www.revue-ballast.fr/petite-histoire-de-la-censure-dans-les-livres-jeunesses/
Walter, Anne-Laure, « Les professionnels du livre à poil contre la censure », Livres Hebdo, 2014
https://www.livreshebdo.fr/article/les-professionnels-du-livre-poil-contre-la-censure
Article de revue
Inglin-Routisseau, Marie-Hélène, « La censure dans la littérature jeunesse », Études 11, 2023, p. 97-106.
https://shs-cairn-info.lama.univ-amu.fr/revue-etudes-2023-10-page-97?lang=fr
Communiqué réseaux sociaux
Post Instagram de Violette and Co, 16/01/2026
https://www.instagram.com/p/DTkH2EBjDFV/?img_index=1
Site internet
Site officiel de la librairie Violette and Co
https://www.violetteandco.com/scop/l-histoire-de-violette-and-co/
Texte de loi
Loi n°49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse
https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000000878175/2026-05-04
Vidéo
Le Média, Violette & Co attaquée : comment la droite et l’extrême droite veulent faire taire cette librairie, 11/01/2016, YouTube
https://www.youtube.com/watch?v=14fjhlQnCCY

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Louise Verger (5 mai 2026). Liberté de diffusion et nouvelles censures : le cas de la perquisition de la librairie Violette and Co. Monde du Livre. Consulté le 14 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/166hs
